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Cet article relate le témoignage de Nicolas, blessé par un éclat de grenade GLI-F4 pendant la manifestation Place d’Italie à Paris le 16 novembre 2019. Il est publié avec son accord, et après une relecture de sa part. Le genre narratif reste fidèle à ce témoignage apporté le 26 novembre 2019.
⚠️ Les images rassemblées dans cet article peuvent choquer.

« Après de longues heures passées place d’Italie à se faire gazer et à ne plus pouvoir respirer, à vomir … ». Nicolas participait à la manifestation cloîtrée Place d’Italie, pendant laquelle les forces de l’ordre ont usé massivement de gaz lacrymogène plusieurs heures durant, sans laisser aux manifestants la possibilité d’en sortir.

Paris – 16.11.2019

Vers 16h, alors que les manifestants se voient toujours dans l’incapacité de s’extraire de cette nasse imposée par Didier Lallement, le préfet de Paris, certains d’entre eux entreprennent de forcer le barrage des gendarmes sur l’une des rues adjacentes. Nicolas saisit cette opportunité et passe à son tour, accompagné d’un ami : « Il fallait sortir, j’en pouvais plus. »
Pendant cette échappée, les manifestants sont roués de coups par les gendarmes. Nicolas voit un homme tomber, tente de le relever malgré les bousculades et la cohue. « J’ai dû lâcher prise ! Je voulais pas tomber et me faire massacrer. » Il court de plus belle ; une explosion retentit, jusqu’à soulever sa jambe. « J’ai ressenti instantanément des fourmis dans le pied gauche et quand je l’ai reposé, la douleur a été immédiate ! » L’adrénaline lui permet de poursuivre sa course pour se mettre en lieu sûr. C’est après quelques dizaines de mètres que son ami lui fait remarquer que quelque chose ne va pas.

Il appelle les « médics » ; l’un vient à son secours et commence à chercher une éventuelle blessure. « Et là, il me dit « putain, t’as un trou dans la jambe ! » » Alors que le devoir l’appelle ailleurs, il effectue les premiers soins, confectionne un bandage avec les moyens du bord et lui conseille d’aller sans attendre à l’hôpital. « On remonte une rue sur le côté gauche, mais franchement la douleur était tellement atroce que j’ai dû m’asseoir ! ». Un autre médic vient à sa rencontre. En voyant la perte abondante de sang, il lui applique un pansement américain au-dessus du précédent. Nicolas et son ami remontent la rue et se réfugient dans un bar, au calme et au chaud. À l’intérieur, une femme leur demande ce qu’il s’est passé. Lorsqu’elle apprend que Nicolas doit aller à l’hôpital, elle lui conseille d’appeler directement un Uber plutôt que les pompiers déjà débordés. Une fois la commande passée, le taxi arrive 15 minutes plus tard. « Il nous emmène à l’hôpital le plus proche, celui de Pitié-Salpêtrière (trajet pour 2, à peu près 20mn de route, 5,60€). »

Arrivé à l’hôpital, Nicolas prend conscience qu’il est loin d’être la première et seule victime et reconnaît avoir eu de la chance. Il croise d’ailleurs Julien Rogue, blessé au visage par l’explosion d’une grenade similaire, malgré la vitre en Plexiglas de son casque. « Après un peu d’attente, je suis pris en charge par des femmes pas très agréables. » Nicolas sent bien le ton agacé des infirmières et leur nonchalance face à la situation. Surcharge de travail ? Fatigue ? Stress ? Toujours est-il que Nicolas a l’impression de ne pas être pris au sérieux. Il attend plus d’une heure qu’on l’emmène à la salle de radiologie. Une fois la prise d’images terminée, on le ramène dans le couloir où il doit attendre, encore. « D’après ce qu’on entendait dire des infirmières, les gilets jaunes faisaient chier. » Trente minutes plus tard, une soignante revient avec le diagnostic : « C’est bon, tout va bien. Vous n’aurez que 28 jours de pansements à faire par une infirmière. » Soulagé, malgré la douleur persistante, Nicolas se dit qu’au moins, il n’y a rien à l’intérieur de sa jambe. Il repart vers sa voiture à cloche-pied, en s’appuyant sur son ami. Enfin sonne le retour à la maison. « Ma femme, bien sûr, m’attendait dans tous ses états. On peut la comprendre ! »

Après trois jours, la jambe de Nicolas reste bloquée à 90°. « Plus moyen de la tendre, et toujours cette douleur atroce ! » Alité, il ne peut plus bouger et la douleur l’empêche de dormir. Sur les nerfs, et dans l’incompréhension, il pleure de rage. « Ma femme ne m’avait jamais vu comme ça (même moi, d’ailleurs). » Une semaine passe. À bout, il décide d’aller à l’hôpital le plus proche de chez lui. Une fois là-bas, Nicolas explique sa situation au médecin. Celui-ci reste perplexe et appelle un chirurgien pour un examen plus approfondi. Nicolas passe de nouveau une radio, et le résultat est sans appel. Le chirurgien lui apprend alors : « Monsieur, on ne comprend pas comment ils n’ont pas vu le corps étranger ! » Nicolas s’en doutait ; la douleur était trop forte. Il découvre qu’en une semaine, l’éclat avait tracé un chemin dans sa jambe, jusqu’à remonter derrière son genou. Nicolas est opéré d’urgence, en fin d’après-midi, le vendredi 22 novembre et restera une nuit à l’hôpital. « J’avais un tuyau qui sortait de ma jambe quand je suis sorti du bloc. » Le chirurgien avait remonté le chemin du corps étranger pour contrer une éventuelle infection. Lorsque Nicolas a témoigné, il était toujours dans l’incapacité de poser le pied à terre. Une infirmière vient, tous les jours, lui injecter des anticorps de prévention, et tous les deux jours pour nettoyer la blessure et changer le pansement. Une prise de sang lui est également prescrite tous les trois jours. « Je ne sais pas si j’aurai des séquelles. On verra ça avec le chirurgien dans dix jours. »

Nicolas a exprimé son intention de comprendre pourquoi le corps étranger n’a pas été décelé plus tôt. Il reste optimiste face à la situation : « Ça va, ma jambe est sauvée, car ça aurait pu aller jusqu’à me la couper ! J’ai eu beaucoup de chance. » Et en effet. Aux dernières nouvelles, son état de santé s’était amélioré et « la douleur a disparu depuis. » Mais la convalescence n’est pas terminée… « J’ai revu le chirurgien qui m’explique que comme le corps étranger a touché une partie de mon muscle, il faudra encore un peu de temp pour remarcher. », avec notamment la nécessité de séances de kinésithérapie.

La détermination de Nicolas reste intacte, et il déclare finalement : « Mon cœur restera avec les gilets jaunes et quoi qu’il arrive, je n’abandonnerai jamais le mouvement. » Une blessure de plus à recenser, qui n’ébréche pas la lutte ; elle renforce, au contraire, l’indignation.